Le monde agricole au Québec et en Ontario demande une révision du projet de TGV Alto

La Presse Canadienne | 8 juin 2026 | 18:12
Martin Imbleau, président et chef de la direction d'Alto, lors d'une annonce sur les étapes à venir du projet de TGV à Gatineau, le vendredi 12 décembre 2025. LA PRESSE CANADIENNE/Sean Kilpatrick

Le projet de TGV entre Québec et Toronto serait beaucoup plus coûteux et beaucoup moins rentable que ne le prétendent ses promoteurs et porterait une atteinte irréparable aux terres de milliers de producteurs agricoles et acéricoles au Québec et en Ontario.

Fortes d’une étude réalisée par trois chercheurs universitaires des HEC, de l’Université Laval et de l’Université de Waterloo, l’Union des producteurs agricoles (UPA) et les Fédérations agricoles canadienne et ontarienne réclament d’Ottawa de réexaminer le projet de TGV Alto.

Les experts et plusieurs représentants du monde agricole – dont ceux des deux fédérations hors Québec – tenaient une conférence de presse lundi à Berthierville, dans Lanaudière, pour faire part de leurs inquiétudes face à ce mégaprojet.

Rentabilité inexistante

L’étude des trois universitaires, qui n’a pas été faite à la demande du milieu agricole, mais bien avant de manière indépendante par les chercheurs, fait état d’une rentabilité de 48 milliards $ sur 40 ans, alors que les coûts du projet sont estimés par Alto entre 60 et 90 milliards $, une prévision irréaliste et sous-estimée selon ces experts, qui doutent de l’intérêt du secteur privé d’investir dans ces conditions.

Jacques Roy, professeur au département de gestion des opérations et de la logistique à HEC, a souligné que le dernier tronçon du TGV français, entre Bordeaux et Toulouse, coûtera 112 millions $ du kilomètre, ce qui se traduirait par un coût de 112 milliards $ pour le projet canadien qui doit s’étendre sur 1000 kilomètres. Selon lui, des collègues ontariens arrivent plutôt à une facture de 140 milliards $. 

«On voit bien que même si c’était juste 90 milliards $ de coûts, avec 48 milliards $ de bénéfices, ça ne balance pas. Il n’y a personne ici qui va investir 90 milliards $ si ça rapporte 48 milliards $», a laissé tomber Jacques Roy.

De plus, dit-il, certaines problématiques comme le fait d’accéder aux centres-villes de Montréal et Toronto impliquent des dépenses colossales qui n’ont pas encore été chiffrées, mais qu’il évalue à au moins 10 milliards $ additionnels.

Une muraille infranchissable

Au-delà des questions financières et logistiques, le milieu agricole dénonce une perte permanente de superficies agricoles et forestières et la fragmentation de terres par le passage d’un équipement qui représente une muraille infranchissable. Bien qu’Alto promette l’aménagement de viaducs et de tunnels sous les voies, il n’en reste pas moins que de nombreux producteurs devront faire de longs détours pour accéder à une partie de leurs terres qui seraient coupées en deux. 

«Quand tu dis que tu passes en ligne droite et que tu ne veux pas faire d’arrêt directement, mais ce sont des clôtures de chaque côté et ça, ça fragmente nos entreprises agricoles», a fait valoir le président de l’UPA, Martin Caron.

«Mais ça a aussi des impacts sur les délais des services au niveau sécurité, que ce soit les pompiers, les ambulances, il va y avoir un risque qui n’a peut-être même pas été évalué par rapport à ce projet-là. Il y a un autre élément aussi qu’on n’a pas mentionné (…) c’est tous nos écosystèmes et la biodiversité. Un projet comme ça qui sépare les terres agricoles, ça a un impact sur les corridors fauniques. Ça a un impact sur cette biodiversité-là», a-t-il ajouté.

L’UPA, qui a organisé l’événement, demande à voir les analyses qui ont mené au choix du TGV plutôt que d’un train à grande fréquence (TGF), beaucoup moins cher et dont l’impact est moins important puisqu’il peut circuler sur des emprises existantes. Le professeur Roy a par ailleurs souligné le fait que l’attrait d’un TGV qui peut relier Montréal et Toronto en trois heures pâlit comparativement aux nouveaux vols vers Toronto au départ de l’aéroport de Saint-Hubert, sur la Rive-Sud de Montréal, en une heure et demie.

«Il y a des solutions moins coûteuses, plus faciles à mettre en place, qui vont déranger moins le monde, puis on veut juste qu’elles soient étudiées, qu’on nous présente un rapport, une analyse comparative, transparente», a fait valoir avec insistance le professeur Roy. 

«Ma crainte, a ajouté le chercheur, c’est que là, on va dépenser 4 milliards $ d’études, puis dans quatre ans, on va regarder le résultat puis on va voir que ça va coûter 140, 150 milliards $ et que l’achalandage ne sera pas là.»

Le problème du climat 

De plus, les expériences étrangères montrent que le climat canadien poserait problème. Le TGV suédois, par exemple, ne peut rouler à 300 km/h, mais bien à 200 km/h. En Chine, un tronçon de TGV dans le nord du pays doit aussi ralentir sa vitesse à 200 km/h l’hiver.

L’UPA rappelle que le premier tronçon de 200 kilomètres entre Montréal et Ottawa, qui doit être mis en chantier dès 2029, touchera à lui seul environ 1700 propriétés, dont au moins 500 terres agricoles, selon Alto.

«C’est un cri du cœur qu’on vous lance aujourd’hui, parce qu’ on veut mentionner aux gens de la société, nous au quotidien, c’est sûr que ça nous impacte, a déclaré Martin Caron. Ça nous impacte directement parce que c’est un héritage qu’on a, c’est un legs qu’on laisse à nos gens, pour des générations et des générations.»